Vous pouvez signer ce manifeste en envoyant un courriel à cette adresse : manifeste@collectifsociete.com
Nous, professeur-e-s œuvrant dans les institutions d’enseignement au Québec, joignons nos voix aux collègues de l’Atelier d’écologie politique de Toulouse et de l’éducation nationale française [1] pour déclarer notre objection de conscience devant l’implantation accélérée de l’intelligence artificielle générative ((IAG), soit les générateurs de langage de type ChatGPT et autre) dans nos institutions. Être objecteur ou objectrice de conscience, dans ce cas spécifique, signifie que nous refusons individuellement et publiquement d’utiliser et de soutenir l’expansion de ces technologies problématiques et incompatibles avec des principes fondamentaux de responsabilité morale aussi bien que d’intégrité intellectuelle et pédagogique. Si nous ne voulons pas que les étudiant-e-s utilisent l’IA pour tricher ou éviter de faire le travail exigé, la seule posture conséquente est que les professeur-e-s refusent aussi d’employer ces machines et de soutenir leur expansion.
Contrairement aux poncifs qui circulent dans le discours ambiant, nous affirmons qu’il n’est pas possible d’utiliser l’IAG « éthiquement » ou de façon « responsable », même en l’encadrant avec de prétendues “balises éthiques” ou en prétendant garantir “l’alignement pédagogique” de la technologie…sans remettre en question les problèmes inhérents à l’existence de la machine elle-même µ. Nous n’acceptons pas non plus le discours qui voudrait que L’IA représente notre futur « inévitable » sous prétexte qu’on ne pourrait plus revenir en arrière et qu’« on n’arrête pas le progrès ».
Nous souhaitons plutôt manifester notre refus de ces technologies et des visées politiques de ceux (l’oligarchie accélérationniste de la Silicon Valley) qui veulent les implanter partout, dans l’éducation aussi bien que dans le reste de la société. Nous refusons de soutenir les visées politiques de ceux qui font aujourd’hui non seulement la promotion d’une société du tout-à-distance, du tout-à-l’écran, mais également, pour plusieurs (Thiel, Musk, Yarvin, etc.), d’un projet politique ouvertement antidémocratique et autoritaire.
L’industrie qui cherche agressivement à généraliser l’usage de ces machines a démontré son absence de souci éthique véritable. Les IAG ont été entraînées en pillant l’héritage intellectuel et culturel du passé, aussi bien que les œuvres du présent, en violant massivement les droits d’auteurs, ce qui a soulevé des protestations légitimes chez nombre d’auteurs et de créateurs. De plus, il est documenté que l’usage de L’IAG conduit à des effets pédagogiques, cognitifs, neurologiques et sociaux négatifs. Ces machines “hallucinent” régulièrement, ce qui signifie qu’elles génèrent des faussetés et de pures fabrications; leur faire confiance pour toute tâche sérieuse va à l’encontre de la rigueur élémentaire et du souci pour la recherche de la vérité.
Elles conduisent à un déchargement cognitif qui laisse des systèmes penser et juger à la place des professeur-e-s et étudiant-e-s. Elles court-circuitent et déshumanisent la relation pédagogique entre la matière, le professeur et l’étudiant-e pour brancher immédiatement ce dernier sur les contenus douteux générés par les machines. Alors que l’étude, la réflexion et la pensée exigent un approfondissement sur le temps long, l’IAG encourage la paresse et l’improvisation de dernière minute, en plus de contraindre à tenir les évaluations en classe plutôt qu’à la maison, ce qui réduit la durée qui peut leur être accordée et ampute la réflexion d’un temps nécessaire.
Les industriels misent sur l’absence de conscience face aux conséquences néfastes de leurs produits pour espérer que ceux-ci s’implantent partout et à grande vitesse, en espérant qu’un jour, ils feront tellement partie de nos vies quotidiennes qu’y résister ne nous viendra même plus à l’esprit. Nous pensons au contraire qu’il est urgent de résister à ces technologies, dans la société en général, et plus spécifiquement, au sein des institutions d’enseignement où nous œuvrons. Elles sont en effet incompatibles avec les valeurs d’intégrité intellectuelle, de rationalité et d’humanisme dont nos établissements d’enseignement disent pourtant se réclamer. Elles généralisent le plagiat et la fraude intellectuelle que nous prétendons vouloir combattre. Nous devrions protéger les jeunes de ces machines qui nuisent à l’apprentissage et qui sont liées à des risques psychosociaux documentés plutôt que de les pousser à les employer sans distance critique, comme c’est malheureusement trop souvent le cas.
Il nous faut ajouter également les conséquences énergétiques et écologiques préoccupantes que suppose le développement de l’infrastructure matérielle qui soutient les IAG (extractivisme minier, construction et refroidissement des centres de données exigeant des quantités d’énergie et d’eau importantes, pollution lumineuse, etc.). La crise écologique appelle partout une prise en compte accrue des limites naturelles; dans ce contexte, faire la promotion de l’usage et de l’extension de l’IAG est contradictoire et écologiquement irresponsable. Cet aspect, à lui seul, devrait nous conduire à refuser ces technologies.
Nous ne pouvons pas non plus passer sous silence les conséquences de l’IAG sur la sphère du travail. D’une part, la production et l’opération de ces technologies conduisent à l’exploitation de travailleurs et travailleuses, souvent dans des pays défavorisés, pour l’extraction des métaux ou l’entraînement des machines. D’autre part, l’IAG contribue à l’automation et la destruction d’emplois. Sous prétexte d’adapter mieux les étudiants au marché du travail, nous contribuons à détruire des emplois en utilisant l’IAG.
Nous pourrions encore faire l’inventaire de bien d’autres aspects problématiques de l’IA (manipulation de l’opinion et de l’électorat par les « ingénieurs du chaos », postvérité, fake news et deep fakes, fraudes sophistiquées, etc.). Des ouvrages documentant ces problèmes sont aisément accessibles à qui voudra. C’est d’ailleurs pourquoi nous sommes étonnés de ne pas avoir vu, jusqu’ici, s’affirmer publiquement une prise de conscience des risques et une résistance claire à ces machines. La robotisation de l’éducation, et de la société en général, est un projet qui va à sens contraire des principes humanistes et écologiques dont le 21ème siècle a besoin s’il veut cheminer vers une société démocratique et écologique, en lieu et place de la trajectoire autoritaire, anti-écologique, anti-humaniste qui est celle du capitalisme cybernétique. Sommer l’éducation de s’adapter, sans réflexion critique, à la dérive impulsée par le système technico-économique actuel serait faire preuve d’une absence de conscience que nos sociétés n’ont pas le luxe de se permettre.
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Engagements :
Les signataires de ce manifeste, en écho au manifeste initial de L’Atelier d’écologie politique de Toulouse, s’engagent à :
– Agir en objecteur ou objectrice de conscience face à l’IAG dans nos institutions. Nous refusons de les utiliser, dans nos salles de classe aussi bien que dans notre travail ou dans nos interactions quotidiennes (plan de cours, évaluations, corrections, courriels, réunions, etc.).
-Nous nous engageons également à manifester publiquement notre refus de ces technologies afin de favoriser le développement d’une réflexion critique et d’une résistance morale à leur égard.
-Afficher, partout où cela nous sera possible, les logos Anti-IAG
– Encourager une réflexion collective sur la place de la technologie numérique dans nos institutions.
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[1] Cette initiative s’inspire: principalement, du manifeste rédigé par l’Atelier d’écologie politique de Toulouse (manifeste « écrit collectivement par des membres de l’Atelier d’Ecologie Politique de Toulouse, qui regroupe des scientifiques réfléchissant en interdisciplinarité aux enjeux socio-écologiques et au rôle de l’ESR dans ce contexte. »), signé par plus de 3200 personnes oeuvrant dans l’éducation nationale française https://atecopol.hypotheses.org/13082;
mais également: d’une lettre rédigée par le professeur de littérature Josh Dawson (Cégep de Gaspésie et des Îles); de la Charte sur l’IA adoptée par le département de littérature du Cégep St-Laurent; de l’ouvrage Bienvenue dans la machine (Écosociété) ; des livres de Michel Freitag et Éric Sadin.
Vous pouvez signer ce manifeste en envoyant un courriel à cette adresse : manifeste@collectifsociete.com
Sources des images ci-dessous: Atelier d’écologie politique de Toulouse:


Signataires :
Julie Baribeau, professeure de philosophie, Cégep Ste-Foy
Jean-François Bourgeault, professeur de littérature, Cégep St-Laurent
Eric Martin, professeur de philosophie, Cégep St-Jean-sur-Richelieu, co-auteur de l’ouvrage Bienvenue dans la machine (Écosociété).
Sébastien Mussi, professeur de philosophie au cégep, co-auteur de l’ouvrage Bienvenue dans la machine (Écosociété).
Olivier Provencher, professeur de philosophie, Cégep de Gaspésie et des Îles.

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